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Reprise chaotique, cicatrices durables

1 min 30 s

Après les chocs enregistrĂ©s en 2020, comment l’économie mondiale va-t-elle se comporter ? En tout Ă©tat de cause, la reprise, conditionnĂ©e par les aides publiques, s’annonce lente et compliquĂ©e. Et la crise laissera des traces. Explications de Catherine Lebougre, Ă©conomiste, groupe CrĂ©dit Agricole

Cette année, le profil et la vigueur de la croissance seront encore placés sous le sceau de la pandémie. Même si on peut espérer que l’arbitrage délicat entre croissance et sécurité sanitaire sera moins radical qu’en 2020. La perspective d’un vaccin et des stratégies de confinement aménagé permettent ainsi d’espérer que la croissance échappe au stop-and-go violent expérimenté en 2020. Après un premier semestre encore anémié, la reprise sous perfusion monétaire et budgétaire serait néanmoins modeste et disparate. Ensuite, à la faveur de l’allégement progressif des plans de soutien, apparaîtront les cicatrices durables du choc économique lié à la pandémie.

Faisons tout d’abord, un rapide tour du monde par grandes zones géographiques.

Incertitudes américaines

Aux États-Unis, alors que les contours et le calendrier d’un nouveau plan de relance sont encore Ă  dessiner, la rĂ©surgence du virus fait planer un risque de forte dĂ©cĂ©lĂ©ration au premier semestre. L’accĂ©lĂ©ration attendue sur la seconde partie de l’annĂ©e conduirait Ă  une reprise de 3,1 % après une contraction limitĂ©e Ă  3,6 % en 2020. Fin 2021, le PIB en volume serait encore très lĂ©gèrement infĂ©rieur Ă  son niveau prĂ©crise (fin 2019).

Impacts variables en Europe

En zone euro, oĂą l’on suppose que seront maintenus les dispositifs de soutien Ă  l’activitĂ© en faveur des mĂ©nages et des entreprises, la croissance se situerait autour de 3,8 %, après s’être contractĂ©e de 7,4 % en 2020. Selon les caractĂ©ristiques structurelles (dont composition sectorielle de l’offre et de l’emploi, poids des services, capacitĂ© d’exportation et adĂ©quation des produits exportĂ©s, etc.) et les stratĂ©gies nationales (arbitrage santĂ©/Ă©conomie, abondance et efficacitĂ© des mesures de soutien), tant l’ampleur du choc que la vitesse et la puissance de la rĂ©cupĂ©ration seront extrĂŞmement diverses. Ainsi, fin 2021, si le PIB de la zone euro est encore infĂ©rieur de 2,4 % Ă  son niveau d’avant crise, l’écart serait limitĂ© Ă  2 % en Allemagne, alors qu’il resterait proche de 7,4 % en Espagne pour se situer autour de 2,2 % et 3,9 %, respectivement, en France et en Italie. Au Royaume-Uni, aux consĂ©quences de la pandĂ©mie s’ajoutera le processus de “dĂ©simbrication” : succĂ©dant Ă  une contraction majeure puisqu’estimĂ©e Ă  11,1 % en 2020, la croissance approcherait 4,5 %, laissant fin 2021 le PIB infĂ©rieur de 3,8 % Ă  son niveau prĂ©-crise.

Disparités dans les pays émergents

Dans les pays Ă©mergents, la reprise Ă©conomique sera plus laborieuse et Ă©minemment plus disparate que ne le suggère la croissance prĂ©vue pour 2021. Après une contraction un peu infĂ©rieure Ă  3 % en 2020, une reprise proche de 5,6 % se profile. Ce chiffre masque une grande diversitĂ© : il dissimule Ă  la fois les effets immĂ©diats de la crise, du fait notamment de contraintes monĂ©taires et budgĂ©taires plus sĂ©vères et diverses que dans l’univers dĂ©veloppĂ©, mais aussi ses consĂ©quences durables sous la forme du creusement du fossĂ© structurel entre les Ă©mergents asiatiques et les autres. L’Asie (notamment l’Asie du Nord) a moins souffert et s’apprĂŞte Ă  mieux rebondir. La Chine en tĂŞte oĂą la croissance approcherait de nouveau 8 % en 2021 après n’avoir payĂ© qu’un tribut très modeste en 2020, puisque ralentissant vers 2,6 % en Ă©chappant Ă  la rĂ©cession. Peut-on dès lors compter sur le dynamisme chinois pour tonifier l’Asie et promouvoir le redressement du reste du monde Ă  l’aune de l’expĂ©rience de 2009 ? Non. Ă€ la faveur de l’épuisement de la majeure partie du rattrapage, la croissance chinoise a ralenti ; la Chine n’a plus les moyens de tracter le reste du monde. De plus, elle n’en a plus envie, comme l’atteste sa nouvelle stratĂ©gie dite de “circulation duale” qui vise Ă  limiter sa dĂ©pendance vis-Ă -vis de l’extĂ©rieur.

Accompagner la sortie de crise

Il faudra donc essentiellement compter sur ses propres forces : les grandes Ă©conomies seront encore aidĂ©es par des soutiens budgĂ©taires massifs, des politiques monĂ©taires particulièrement accommodantes, des conditions financières favorables allĂ©geant par ailleurs les contraintes de financement externe des pays Ă©mergents. En rĂ©ponse Ă  la crise, les digues monĂ©taires ont en effet cĂ©dĂ© et l’accommodation paraĂ®t proche de son maximum. Si certains totems peuvent encore tomber (comme l’hypothèse de taux nĂ©gatifs au Royaume-Uni qui ne peut ĂŞtre exclue), il semble que l’exercice d’assouplissement ait atteint un terme (entendu au sens d’outils nouveaux) et qu’il faille plutĂ´t compter sur des amĂ©liorations-extensions des dispositifs existants. Si ceux-ci semblent calibrĂ©s pour accompagner la sortie de crise, ils devront ĂŞtre suppléés par la politique budgĂ©taire pour consolider la reprise, une fois les soutiens exceptionnels allĂ©gĂ©s. Le cas du Japon, oĂą l’innovation monĂ©taire semble aboutie, l’indique : la politique budgĂ©taire joue un rĂ´le plus direct dans la rĂ©duction de l’écart de production et la Banque du Japon l’accompagne en agissant comme un “stabilisateur intĂ©gré” des taux longs via le contrĂ´le de la courbe des taux.

Les progrès de la zone euro

Reprise lente, probablement chaotique, incertitudes multiples et assouplissements monĂ©taires : un tel environnement est propice au maintien de taux d’intĂ©rĂŞt extrĂŞmement faibles. Il faudra attendre qu’enfin se matĂ©rialisent les nouvelles favorables tant en termes sanitaires qu’économiques pour que se dessine une amorce de redressement, limitĂ©e par l’absence d’inflation et les excès de capacitĂ©. Par ailleurs, c’est notamment Ă  l’aune de l’évolution passĂ©e et prĂ©vue des taux d’intĂ©rĂŞt que peuvent ĂŞtre jugĂ©s les progrès accomplis par la zone euro : une solidaritĂ© manifeste qui se traduit par une fragmentation Ă©vitĂ©e, un resserrement des primes de risque acquittĂ©es par les pays dits de la “pĂ©riphĂ©rie”, une bonne tenue de l’euro. Notre scĂ©nario retient donc des taux souverains Ă  dix ans amĂ©ricains et allemands proches fin 2021 de, respectivement, 1,25 % et ‑ 0,40 %, couplĂ©s Ă  des spreads au-dessus du Bund de 20 points de base (pb), 50 pb et 100 pb pour la France, l’Espagne et l’Italie. En ligne avec un scĂ©nario de reprise mĂŞme timide et peu synchrone, le dollar, contracyclique par excellence, pourrait se dĂ©prĂ©cier au profit de l’euro et de devises procycliques ou portĂ©es par l’appĂ©tit pour le risque. La dĂ©prĂ©ciation du dollar serait toutefois limitĂ©e par la rĂ©surgence des tensions sino-amĂ©ricaines pesant, en particulier, sur les devises asiatiques : la crise n’a que temporairement Ă©clipsĂ© les dissensions entre les États-Unis et la Chine.

Vers de nouveaux équilibres

Si le calendrier de “reprise des hostilitĂ©s” est incertain (installation de la nouvelle administration amĂ©ricaine, gestion de ses problèmes domestiques, reconstruction de ses alliances internationales), si la prĂ©sidence de Joe Biden augure d’un changement de ton (moins unilatĂ©ral, plus prĂ©visible et moins bruyant), les racines du ressentiment amĂ©ricain demeurent. La dĂ©sescalade factice des tensions commerciales sino-amĂ©ricaines ne peut cacher un phĂ©nomène de dislocation. La montĂ©e du protectionnisme et du risque politique Ă©taient propices Ă  l’essoufflement de l’hyper-globalisation : la crise devrait ĂŞtre favorable Ă  une rĂ©gionalisation accrue des pĂ´les de croissance, comme l’atteste la signature du Regional Comprehensive Economic Partnership unissant la Chine, les pays membres de l’ASEAN et de grands alliĂ©s amĂ©ricains (Australie, CorĂ©e du Sud, Japon, Nouvelle-ZĂ©lande). De la crise, accĂ©lĂ©rateur de fragmentation et amplificateur de fragilitĂ©s, Ă©mergera Ă©galement une disparitĂ© accrue des performances et perspectives de croissance, mais aussi des indicateurs sociaux, particulièrement visible au sein des pays Ă©mergents.

AchevĂ© de rĂ©diger le 6 janvier 2021