Explications de Isabelle Job-Bazille, Directrice des études économiques Groupe Crédit Agricole.

Il y a encore quelques mois, nombre d’analystes pariaient sur une reprise de l’activité mondiale en deuxième partie d’année après le trou d’air traversé à la charnière 2018-2019. L’affaiblissement du cycle manufacturier semblait revêtir un caractère temporaire ; la trêve dans la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis devait ouvrir la voie à un accord à mi-année ; la reprise chinoise semblait au coin de la rue, portée par les espoirs de règlement du conflit sino-américain et grâce aux mesures de relance mises en place par les autorités ; le difficile passage aux nouvelles normes d’homologation automobile devait, une fois digéré, laisser place à un rebond de l’activité dans le secteur ; enfin, le feuilleton du Brexit, mis en suspens, permettait de pousser un soupir de soulagement… Les marchés ont bien volontiers acheté ce scénario de normalisation, aidés par des banques centrales bienveillantes qui, en suspendant ou en repoussant dans le temps tout nouveau durcissement des conditions monétaires, leur ont redonné un peu de carburant.

Rapports de force

Depuis, la reprise des hostilités entre la Chine et les États-Unis a assombri les perspectives de l’économie mondiale, preuve que les intérêts politiques prennent l’ascendant sur les priorités économiques. La scène géopolitique mondiale est désorganisée par l’affaiblissement du multilatéralisme. La recomposition géopolitique en cours marque la fin du leadership sans partage des États-Unis face à la montée en puissance du nouvel hégémon chinois. Guerre commerciale, suprématie technologique, contrôle des espaces maritimes et des ressources naturelles ou énergétiques, affrontement idéologique, sont autant d’instruments au service de ces volontés de puissance avec des enjeux géopolitiques, géoéconomiques et géostratégiques devenus indissociables.

« Ce grand retour du politique comme arbitre des relations internationales où les rapports de force remplacent la médiation multilatérale nous projette dans un monde plus incertain et plus instable. »

Les foyers de tensions ne se limitent pas au duel sino-américain comme en témoigne le raidissement des relations entre l’Iran et les États-Unis. Aucun des deux camps n’a intérêt à un conflit direct ; Donald Trump a marqué sa volonté de se désengager des théâtres extérieurs conformément à ses promesses de campagne, tandis que les autorités iraniennes doivent en priorité gérer une situation économique calamiteuse. Néanmoins, avec les incidents répétés dans le détroit d’Ormuz, un passage stratégique par lequel transite 30 % du pétrole mondial, le risque d’embrasement ne peut être écarté.

Ce niveau d’incertitude structurellement élevé mine la confiance des entreprises qui, en l’absence de visibilité, hésitent à investir ou à embaucher. Ainsi, au-delà des effets directs sur les échanges internationaux, l’escalade des tensions commerciales va durablement peser sur les stratégies d’investissement, ce qui augure mal de la croissance à venir. Il serait dès lors facile de pécher par excès de pessimisme en noircissant outrageusement le tableau. Ne pas céder à cette tentation revient à reconnaître qu’il existe des éléments de résilience permettant d’éviter que l’inflexion conjoncturelle ne dégénère en récession.

États-Unis : vers la panne d’essence ?

Aux États-Unis, les indicateurs économiques récents pointent en direction d’un ralentissement sans qu’il soit question de rupture à ce stade. L’économie américaine, temporairement dopée par une politique budgétaire pro-cyclique, va probablement manquer de carburant une fois les effets stimulants dissipés, de quoi anticiper un net freinage de l’activité en 2020. Les effets de la guerre commerciale sur le consommateur américain ont été jusqu’à présent indolores. Les hausses de tarifs douaniers, qui ont surtout grevé les biens intermédiaires en provenance de Chine, ont été facilement absorbées par les marges des entreprises américaines, elles-mêmes gonflées par la réforme fiscale de Donald Trump. La taxation de l’ensemble des importations chinoises, dont les produits de consommation courante, risquerait en revanche d’amputer sérieusement le budget des foyers américains. Alors que la course à la Maison-Blanche se prépare, reste à savoir si Donald Trump mettra à exécution sa menace, quitte à en payer le coût politique, ou s’il se contentera d’un accord, même en trompe-l’œil, avec son rival chinois pour pouvoir claironner sa victoire auprès de son électorat. Dans tous les cas, un dosage politique prudent devrait permettre d’amortir le cycle. La Fed, qui a adopté il y a quelques mois un ton conciliant, se dit désormais prête à assouplir sa politique. Un message qui devrait être suivi d’actes avec une ou deux baisses de taux d’ici la fin de l’année à des fins de réglage conjoncturel. Il est, en outre, très peu probable qu’en année électorale la politique budgétaire prenne une tournure restrictive même si le Congrès, divisé et en campagne, aura sans doute du mal à trouver un accord sur le budget 2020 avec un nouveau risque de paralysie des services publics (shutdown).

L’Europe sur le bon cycle

En Europe, si les exportations marquent le pas dans un contexte mondial moins porteur, les demandes domestiques font preuve de résistance et maintiennent la croissance à flot.

« L’enchaînement vertueux entre les créations d’emplois, la génération de revenu et la consommation ne se dément pas, preuve que le cycle n’a pas dit son dernier mot. »

Le reflux du prix du pétrole, et plus généralement de l’inflation, permet de redonner du pouvoir d’achat aux ménages. Les politiques budgétaires ont par ailleurs pris dans de nombreux pays européens une tournure plus expansionniste, un facteur de soutien qui vient compléter l’extrême souplesse de la politique monétaire. La BCE qui avait tout juste entamé son processus de normalisation, avec l’arrêt en décembre 2018 de sa politique de rachat de titres, s’est déjà mise en pause. En l’absence d’inflation, la BCE peut se permettre de maintenir dans la durée une politique monétaire ultra-accommodante sans mettre en péril son mandat d’ancrage nominal. Elle a ainsi renoncé à l’éventualité d’une première hausse de taux avant le deuxième semestre 2020 et réfléchit déjà aux modalités d’un nouvel assouplissement en cas de scénario économique dégradé. Ce biais accommodant est une manière de prendre une assurance tout risque dans un environnement incertain.

L’interminable saga

Il faut dire que les zones d’incertitude ne manquent pas. La saga du Brexit continue, l’échéance ayant été seulement repoussée à l’automne. Dans l’incapacité de faire ratifier l’accord de retrait durement négocié avec les 27 États membres, Theresa May a fini par démissionner. Boris Johnson, l’un des artisans de la campagne en faveur du Brexit, est donné favori dans la course à sa succession, avec pour mission de sortir de l’Union européenne au plus tard le 31 octobre, accord renégocié ou pas. Comme l’UE refuse d’ouvrir la porte à de nouvelles négociations sur l’accord de retrait, notamment sur le filet de sécurité pour éviter le rétablissement d’une frontière en Irlande, la probabilité d’une sortie brutale de l’UE a nettement augmenté. Sauf que les parlementaires britanniques, majoritairement hostiles à une sortie sans accord, pourraient se résoudre à provoquer une dissolution de la Chambre des communes par un vote de défiance, précipitant alors de nouvelles élections à l’issue incertaine… Autant dire que le feuilleton du Brexit risque de connaître de nouveaux rebondissements avec un champ des possibles encore très ouvert.

Turbulences italiennes

L’Italie reste également au centre des préoccupations. La Commission européenne a donné le coup d’envoi d’une procédure pour déficit excessif arguant du non-respect des règles budgétaires. Le processus s’annonce long et les discussions autour du budget 2020 âpres, laissant les marchés financiers en position d’arbitre, avec des primes de risque sur la dette italienne qui vont évoluer au gré des hostilités. L’attelage baroque entre la Ligue et le Mouvement 5 étoiles (M5S) pourrait ne pas survivre à ce nouveau bras de fer avec Bruxelles. Le patron de la Ligue, Matteo Salvini, toujours très populaire et grand gagnant des élections européennes, pourrait décider de se séparer de son partenaire encombrant pour mener à la victoire une coalition de droite. Si la rhétorique contre Bruxelles doit faire partie de ses thèmes de campagne pour capter une partie de l’électorat du M5S, le réalisme économique devrait finir par l’emporter. Les PME du nord de l’Italie, soutien traditionnel de la Ligue, et le milieu des affaires en général devraient en effet peser de tout leur poids pour éviter une rupture avec l’Europe, contraire à leurs intérêts.

Recomposition européenne

Aux élections européennes, le raz-de-marée populiste tant redouté n’a pas eu lieu. Les libéraux proeuropéens (le parti ALDE), avec le renfort des élus français de LREM, et les Verts vont se retrouver en position de faiseurs de rois alors que le duopole PPE (droite conservatrice)-PSE (sociaux-démocrates) a perdu sa majorité. Cette fragmentation du paysage politique européen, miroir des fractures nationales, risque de complexifier l’écosystème décisionnel. Le processus de nominations aux postes clefs de l’UE sera un premier test quant à la capacité des dirigeants européens à trouver un terrain d’entente. Quoi qu’il en soit, cette recomposition du paysage politique intervient à un moment charnière. L’Europe doit plus que jamais prendre en main son destin dans un monde en pleine transformation où interagissent un cycle politique mondial, avec un ordre international en reconstruction, et un cycle schumpétérien de destruction créatrice, avec une vague d’innovations qui révolutionne en profondeur les équilibres économiques et sociétaux.

Isabelle Job-Bazille, Directrice des études économiques Groupe Crédit Agricole.
Achevé de rédiger le 17 juin 2019.

Lexique

- Fed : abréviation de Réserve fédérale, banque centrale américaine.
- Shutdown : procédure de blocage des services publics prévue par la constitution américaine en cas de désaccord sur le vote du budget fédéral au Congrès.
- BCE : Banque centrale européenne.
- ALDE : Alliance des démocrates et des libéraux européens, désormais rebaptisé Renew Europe.
- PPE : Parti populaire européen, parti européen d’inspiration démocrate chrétienne et libérale-conservatrice.
- PSE : Parti socialiste européen, parti européen d’inspiration sociale démocrate.
- Schumpétérien : référence à Joseph Schumpeter, économiste américain d’origine autrichienne, théoricien de la destruction créatrice.