Dans la gestion de cette crise sanitaire, primat a été donné à l’individu et non à l’économie avec l’instauration un peu partout de mesures de confinement strictes : une arme efficace pour endiguer la propagation du virus et épargner des vies humaines, mais au prix d’une mise à l’arrêt brutal de l’activité économique. Grâce à ces mesures, l’Europe a remporté une première bataille sur le front sanitaire en limitant le bilan humain, déjà lourd, mais s’apprête désormais à vivre une récession jamais vue depuis la Seconde Guerre mondiale.

L’impact de la crise est très hétérogène suivant les secteurs. Au niveau international, le transport aérien, avec les restrictions sévères de déplacement et un trafic quasi nul, paie un lourd tribut. Le transport maritime est également fortement impacté ; hormis les tankers en forte demande pour stocker du pétrole bon marché, tous les segments subissent des baisses substantielles de trafic en phase avec le recul du commerce international. Côté pétrole, la chute de la demande, combinée initialement à une guerre des prix, a provoqué un effondrement des cours du brut avant un rebond suite à l’accord conclu entre les principaux producteurs pour réduire drastiquement leur production. Au niveau domestique, certains secteurs ont résisté, notamment tous ceux liés à la santé et à l’alimentation. D’autres, comme l’hôtellerie, la restauration, le commerce, la construction ou l’automobile ont particulièrement souffert, tandis qu’une autre partie d’entre eux a fonctionné en mode dégradé comme cela a été le cas dans l’industrie. Ainsi, contrairement aux épisodes récessifs habituels guidés par le cycle manufacturier, le secteur des services, poids lourd des économies et traditionnellement plus résilient, a été très durement impacté par les mesures de restrictions sanitaires.

Des impacts variables

La sévérité des mesures de confinement et les spécialisations sectorielles (tourisme en particulier) expliquent par ailleurs les divergences entre pays. La France, l’Italie ou l’Espagne, pays très touchés par la pandémie et ayant adopté des mesures strictes de confinement, devraient accuser un recul de l’activité de l’ordre de 10 % en 2020, tandis que l’Allemagne ou les Pays-Bas, davantage épargnés, s’en sortent mieux avec une baisse du PIB d’environ 6 %. Ces reculs historiques liés à la nature singulière de la crise doivent être mis en regard avec la réponse tout aussi exceptionnelle apportée par les pouvoirs publics.

Mobilisation étatique

Face à cette situation sans précédent, les États ont en effet été en première ligne pour éviter que ce choc aussi violent que temporaire n’ait des séquelles profondes et durables sur les économies. En France et ailleurs, les États ont pris des mesures de soutien aux entreprises avec des reports, voire des annulations, de charges fiscales et sociales, des fonds de solidarité pour aider les entreprises de petite taille, les commerçants et les indépendants, et des garanties d’État sur les nouveaux prêts pour permettre aux entreprises de passer le cap. On a eu également des mesures de soutien à l’emploi et aux revenus avec la prise en charge par l’État du chômage partiel, un dispositif élargi et largement utilisé par les entreprises mises à l’arrêt pendant la période de confinement. Ce pont aérien de cash et la “socialisation” d’une partie des salaires doivent permettre de préserver intact l’appareil productif, de maintenir le capital humain et les compétences dans les entreprises, et de protéger les revenus, pour faciliter un redémarrage rapide.

L’épargne, clé du rebond ?

Grâce à ces opérations de portage de l’économie et aux effets mécaniques de reprise d’activités une fois les restrictions levées, le rebond s’annonce en effet tout aussi spectaculaire.

« À supposer que les conditions sanitaires restent propices, la croissance au cours des prochains trimestres devrait permettre de combler une grande partie des pertes de production dues à la crise. »

Par ailleurs, les ménages confinés ont été restreints dans leur consommation sans avoir, pour beaucoup d’entre eux (retraités, fonctionnaires, salariés de grandes entreprises), subi de pertes de revenus. Si bien qu’ils ont accumulé passivement un matelas d’épargne conséquent, évalué dans le cas français à près de 100 milliards d’euros (le taux d’épargne grimpant de 7 points à près de 22 % du revenu disponible).

« L’ampleur et la vitesse de la réinjection de cette épargne forcée dans le circuit économique vont aussi conditionner la forme de la reprise, plus ou moins forte et plus ou moins rapide, avec de possibles effets de rattrapage. »

L’Europe à la hauteur

Cette crise a eu des ramifications financières avec une correction sévère des marchés. Là, les banques centrales ont été à la manœuvre pour éviter toute rupture des chaînes de financement et pour prévenir un resserrement indésirable des conditions financières. La Banque centrale européenne (BCE) a continué d’approvisionner généreusement les banques en liquidités à des conditions assouplies (taux des TLTRO à - 1 %) sachant que les économies européennes sont essentiellement financées par du crédit bancaire. Elle a aussi augmenté son programme d’achat d’actifs avec une puissance de tir qui atteint aujourd’hui près de 1 600 milliards d’euros. Ces actions énergiques ont permis de ramener le calme sur les marchés et de stabiliser les anticipations. Par ailleurs, en rachetant des obligations souveraines sur les marchés, la BCE permet aux États de se financer à bon compte, ce qui leur laisse plus de latitude financière pour déployer des moyens considérables afin de parer à l’urgence sanitaire et économique, ce d’autant plus que la clause dérogatoire générale a été activée en Europe afin de suspendre les règles budgétaires. L’Europe a, de son côté, déjà mobilisé plus de 540 milliards d’euros pour venir en aide aux États membres sous la forme de prêts à des taux concessionnels et sur des maturités allongées. Face à l’épreuve d’une crise historique, l’Europe s’est également hissée à la hauteur des enjeux en proposant pour son plan de relance de 750 milliards d’euros une approche plus solidaire. Il comprend des subventions directes, et non plus des prêts, à hauteur de 500 milliards d’euros à destination des États membres et des secteurs les plus affectés par la crise, le tout financé par l’émission d’une dette commune.

Perturbations géopolitiques

Ce scénario optimiste n’occulte pas les difficultés à venir. Des défaillances d’entreprises, notamment celles déjà en situation de fragilité avant la crise, ne pourront être évitées, mais la vague attendue devrait être limitée eu égard à l’ampleur du choc. La montée du chômage paraît également inéluctable pour les salariés en fin de CDD, les intérimaires et les jeunes arrivant sur le marché du travail, l’enjeu ici étant d’éviter que ce chômage “frictionnel” ne s’installe dans la durée.

Par ailleurs, tous les citoyens ne sont pas égaux face aux conséquences de la crise sanitaire avec un accroissement des inégalités, réel ou perçu, qui risque de créer des tensions sur le collectif surtout dans les sociétés déjà très clivées. Au niveau mondial, l’environnement géopolitique devrait rester perturbé. Les hommes forts qui, pour certains, ont perdu de la légitimité domestique en raison d’une gestion chaotique de la crise ou de l’ampleur des dégâts économiques, pourraient être tentés, afin de retrouver du crédit aux yeux de leurs électeurs, de désigner des boucs émissaires ou des ennemis extérieurs tout en faisant vibrer la corde nationaliste ou en prêchant un patriotisme économique synonyme de repli protectionniste. L’histoire nous rappelle que ces politiques du chacun pour soi peuvent mener à une spirale descendante au moment où la crise nécessite au contraire davantage de coopération internationale. Dans tous les cas, le chemin étroit qui conduit à une sortie de crise par le haut nécessite avant tout un retour de la confiance. Un ingrédient essentiel pour le bon fonctionnement des économies, qui certes ne se décrète pas mais peut se cultiver.

Achevé de rédiger le 19 juin 2020

Lexique

TLTRO : targeted long term refinancing operations, opérations ciblées de refinancement de long terme accordées aux banques commerciales par la Banque centrale européenne.